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Étudiants et enseignants en communication trouveront dans ce livre des ressources inestimables. Professionnels et responsables d’institutions y trouveront tout autant de quoi refonder leur vision et de la communication et de l’Afrique de l’Ouest, c’est-à-dire de la communication en Afrique de l’Ouest.

El Hadj Hamidou Kassé

(Chef du Pool Communication du Président Macky Sall)

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L'intelligence est collective et le savoir ne vaut que s'il est partagé par tous.

TROISIEME PARTIE

Des cultures particulièrement riches en diversité

Introduction

Les populations d’Afrique de l’Ouest francophone se composent d’une multitude de gens très différents. Ces gens appartiennent à des communautés ethnolinguistiques variées ; elles se chevauchent sur les territoires et les populations se mélangent les unes aux autres. Chaque groupe, chaque communauté, dispose bien entendu de ses propres particularités culturelles, et parfois des tensions émergent ou subsistent entre elles. Mais les dialogues entre les populations homogénéisent des valeurs communes, favorisant ainsi progressivement les conditions du « mieux vivre ensemble ».

Dans cette partie, nous avons relevé plusieurs pratiques et  représentations.  Elles  constituent   l’une   des  bases du travail de la communication dans la mesure où elles représentent des valeurs  et  des  principes  qui rythment la vie sociale. De ces traits symboliques communs, nous déduirons un matériel à partir duquel on pourra ensuite définir des axes communicationnels. Le mieux on connaîtra ces valeurs communes, le mieux on saura configurer un message pour tenter d’influencer le plus grand nombre.

 
Des composantes culturelles multiples

Plus de trois cents groupes socioculturels peuplent les territoires de la sous-région d’Afrique de l’Ouest franco- phone et, la plupart du temps, ces groupes se déclinent en sous-groupes. Par exemple, le groupe « mandé » comprend différents sous-groupes tels que les « Dioula », les « Bambara » ou encore les « Sorinké », les « Dialonké » ou les « Mandingue ». Chaque groupe et chaque sous-groupe dispose de ses propres codes sociologiques et de ses propres rites.

Bien que cette diversité culturelle cohabite, il n’en reste pas moins que ces différences débouchent parfois sur des conflits sociaux et politiques. Les découpages des territoires décidés par l’ancienne puissance coloniale continuent de peser sur l’organisation quotidienne. Les conditions de vie précaires de la plupart des Africains alimentent leur colère et leur volonté de changement. L’illettrisme aidant, certains groupes, véritables boucs émissaires pour d’autres groupes, peuvent facilement être instrumentalisés par les pouvoirs et les mouvements sociaux hostiles.

 

Mais, malgré ces différences, l’intercompréhension sociale semble, à notre sens, stable. D’ailleurs, la poussée démographique de la région en atteste. Autant de cultures qui se mélangent les unes avec les autres depuis des siècles. Mais, surtout, autant d’individus qui, malgré leurs différences, parviennent globalement à s’entendre, voire à se comprendre.

Cette population est extrêmement riche en terme de diversité culturelle. Prenons l’exemple du groupe « poular » qui comprend les populations « toucouleur » ou « peul ». Les Peul sont un groupe nomade représentant la noblesse de l’Afrique de l’Ouest. On trouve des Peul principalement au Sénégal, au Mali, en Guinée ainsi qu’au Burkina Faso. Entre les Toucouleurs, plutôt sédentaires, et les Peul plutôt nomades, on observe des différences culturelles fonda- mentales. Dans cette diversité, d’autres groupes sont localisables sur des zones géographiques connues : les Mossi sont installés principalement au Burkina Faso tandis que les Kanouri habitent presque exclusivement au Niger.

Ainsi, chaque peuple a ses propres rites, ses propres codes culturels. Et, au-delà-même de l’appartenance grou- pale, il est d’usage que chaque individu cultive sa différence. Parce que la différence fait la beauté des êtres. Cette culture de la différence, en Afrique, veut converger vers l’universel ; c’est en tous cas ainsi que le poète-président Léopold Sédar Senghor aimait à le dire. « S’enrichir de nos différences pour converger vers l’universel. »

 

Le temps des loisirs

Il semble pertinent de s’intéresser aux loisirs des populations pour en dessiner quelques caractéristiques sociales. Les loisirs sont ces pratiques et ces représentations à partir desquels on peut agir ou faire passer des messages. La communication du développement veut s’appuyer sur ces divertissements culturels pour véhiculer, par leur intermédiaire, des messages publicitaires. Ce savoir constitue un matériel reflétant les croyances et les symboles partagés, sur la base desquels les individus peuvent s’identifier.

Ici, on observe rapidement que le principal divertissement des populations, c’est l’acte de conversation. Converser, au sens le plus noble du terme. Converser ou l’art de la parole, de la maîtrise du verbe. Cet art  consiste à donner des conseils, à partager des expériences, à narrer des contes, à livrer l’Histoire, à expliquer l’actualité, etc. Ici, l’art de la parole se distingue. Il est extrêmement valorisé. Discuter, débattre, philosopher mais aussi discourir, écouter, parlementer, causer ou deviser constituent des activités régulières. Et cet art à part entière se révèle soumis à un cadre protocolaire précis.

En Afrique, on discute dans les marchés, les points de rencontre, les points d’eau, mais aussi dans les bureaux, dans les salons, devant la télévision voire au cinéma. Parmi ces différents endroits, les « grins » constituent des lieux d’échanges et de rencontres privilégiés. Souvent abrités dans la cour ou sur le toit d’une maison, les personnes s’y retrouvent tout au long de la journée ou après le travail. Assis sur des tapis à même le sol ou, pour les plus nantis ou les plus âgés, sur des sièges en bois ou en caoutchouc recy- clé, chacun y échange à propos de l’actualité, de l’histoire ou de son voisin. La rumeur prend souvent sa source dans ces lieux de partage. Un « grin » peut accueillir de trois à quinze personnes, voire davantage dans les zones rurales. Autour d’un thé à la menthe chacun donne son opinion. Il existe des « grins » mixtes et d’autres moins ouverts, réservés aux femmes ou aux hommes. Les jeunes viennent écouter les sages conseils des « vieux ». Dans le « grin », on parle de nos préoccupations personnelles. On se donne des nouvelles de la famille. On débat sur la politique. Le « grin » représente donc un loisir important dans ces sociétés. L’opinion publique prend souvent sa source dans ces lieux de partage.

 

Quand on discute, on peut aussi mettre la radio en fond sonore. La radio est également une habitude constitutive de la formation de l’opinion publique africaine. Selon une étude(72) réalisée en zone urbaine, plus de 80 % des populations d’Abidjan ou de Dakar seraient équipées d’un  poste FM en 2009. La radio, contrairement à la télévision, est souvent utilisée de manière solitaire : elle est traditionnellement écoutée au moyen d’un petit poste FM collé à l’oreille. Par le bouche à oreilles, les nouvelles traversent ensuite les fleuves et les déserts. C’est pourquoi les caractéristiques d’utilisation des médias de masse en Afrique méritent d’être approfondies spécifiquement.

 

À propos de la télévision, pour faire bref, retenons qu’elle est également un loisir très apprécié en Afrique. On la regarde en famille ou en groupe, on l’allume pour honorer un visiteur. Ceci, même s’il est vrai que tout le monde n’a pas les moyens de s’offrir son propre écran et de l’alimenter en électricité. En moyenne, les statisticiens estiment  qu’il y a, dans cette région du monde, un poste de télévision pour dix personnes. C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles, les soirs de grand match ou de grand film, les boutiquiers allument leur poste dans la rue. Ils proposent aux passants de regarder ses programmes contre une modeste participation à l’électricité. Dans les zones rurales, c’est parfois le village tout entier qui cotise pour accéder à ce média. Souvent, les populations se retrouvent autour du poste pour pratiquer l’art de la conversation. Dans cette région, on ne se tait pas toujours lorsque la télévision est en marche, bien au contraire. On commente, on riposte, on s’adresse parfois à l’acteur ou au présentateur de l’émission, on l’invective ou on le congratule... Les silences sont plutôt rares autour de ce média fabuleux.

À la télévision, les films de cinéma ne sont pas les programmes les plus regardés. D’ailleurs, le  cinéma en tant que loisir ou activité culturelle ne rencontre pas vrai- ment de succès. Pour preuve, on compte rarement plus de trois salles de cinéma fonctionnelles et rentables dans ces pays. En Afrique francophone en général, le septième art ne rencontre pas beaucoup d’adeptes. Ce loisir a du   mal à s’imposer dans les habitudes des populations. Est-ce en raison de son coût élevé ? Est-ce parce que les films diffusés ne font pas rêver les populations ? Ou bien parce que les cinémas, limités dans leurs moyens financiers, font peu de communication ? Toujours est-il que, dans la tête des gens, il semble que le cinéma soit « un loisir de Blanc » ou bien « un loisir de riche ». Notons que les rares films africains diffusés dans les salles obscures sont, pour la plupart, financés par des organismes de coopération internationale. Il n’existe pas de fond de financement public africain pour le cinéma africain. Dans ce contexte et pour les besoins de la communication, on peut retenir que les salles obscures sont fréquentées principalement par la jeunesse dorée des capitales africaines. On y rencontre aussi des Occidentaux, particulièrement  dans  les  salles  des  instituts  culturels, et aussi des Africains de la diaspora à l’occasion de leurs congés au pays.

En campagne ou dans les quartiers, on va quelquefois voir des projections de films en plein air. Ces diffusions sont gratuites pour les populations puisqu’elles sont sponsorisées par des annonceurs. Les villageois et les citadins adorent se retrouver autour de l’écran géant. À Ouagadougou,  tout le monde se tait lorsque le projecteur s’allume tandis que vers Dakar, tout le monde commente. Ces projections rencontrent un vrai succès ; elles rassemblent toutes les générations. Lorsque les terrains vagues ou les places du village s’emplissent de têtes brunes et que chacun écarquille ses grands yeux, certains visages se collent   presque à l’écran...

 

Les concerts, les spectacles ou les animations de quartiers invitent la jeunesse à se réunir en zone urbaine ; moins souvent en campagne. Ces loisirs sont communément sponsorisés par des organisations qui souhaitent accroître leur visibilité. Du fait de ce modèle économique lié à la communication, ces animations sont, la plupart du temps, gratuites ou en tous cas très accessibles. Elles prennent place en plein air.  En ville, les voitures « allô-allô »  sillonnent les quartiers pour diffuser la nouvelle en langues locales. Derrière le grésillement des haut-parleurs sanglés au toit du véhicule, c’est un griot traditionnel qui annonce l’événement. Il joue avec la musique des mots, avec la poésie et les proverbes. Il parsème son discours de références historiques ou surnaturelles. Pour atteindre les campagnes, ces manifestations réunissent des convois de véhicules et chaque village ou hameau traversé pourra entendre ce griot annoncer l’événement. Ces caravanes représentent des moyens d’affichage, et elles participent au développement économique de la région.

 

Il est intéressant de noter que les femmes apprécient particulièrement les concerts de musique traditionnelle, les

« sumus » ou « djéliya(73) ». Ces occasions constituent autant d’opportunités pour elles d’afficher leurs signes extérieurs de richesse, comme leurs bijoux et leurs splendides tenues vestimentaires. Pour les plus favorisées d’entre elles, ces concerts sont l’occasion de démontrer leur générosité et leur aisance financière. Les meilleurs griots, ceux qui déploient les plus belles et savantes louanges, sont ainsi couverts de billets de banque tout au long du concert. Chaque femme qui se déplace sur scène pour couvrir d’or le griot est acclamée par la foule.

En Côte d’Ivoire, cette façon traditionnelle d’offrir de l’argent à un artiste a créé un nouveau phénomène social. Au début des années  2000,  avec  le  mouvement musical du coupé-décalé, on a vu apparaître les « faroteurs ». Les « faroteurs » ou les « boucantiers », ce sont ceux qui font leur malin, ceux qui font parler d’eux. Ils jettent des sommes excessives aux pieds des artistes ou des DJ pour se faire remarquer. Ils jettent leur argent à la face de tous, ils prouvent qu’ils ont les moyens. Ce phénomène, on l’appelle le « travaillement ». On prouve qu’on a de l’argent, et que ce n’est pas important.

Après toutes ces activités mouvementées pour l’esprit, il est bien d’enchaîner sur une pratique saine pour le corps : le sport. En Afrique, le sport comme loisir organisé constitue un divertissement propre à la jeunesse. Au Togo, à Lomé, la plage est envahie d’une marée humaine impressionnante chaque matinée vers six heures. À Dakar, c’est un peu avant la tombée de la nuit que la corniche se trouve noircie par plusieurs centaines de jeunes. En cadence, ils effectuent des mouvements de gymnastique, ils improvisent des matchs de football ou de basket-ball.

Restons au Sénégal pour constater que la lutte y est le sport national. Cette activité ancestrale reflète les règles d’une société respectueuse de l’intégrité physique des individus, car la lutte sénégalaise est un sport non violent. C’est une sorte de catharsis mettant en scène la force, la magie et la ruse des individus. Il canalise la violence par la pratique des arts martiaux. Ce sport constitue un formidable moyen de faire passer des messages publicitaires. Il insuffle des valeurs  populaires  et  traditionnelles  aux  messages  de la communication. Et disons-nous le : même s’il subsiste des résistances pour la rendre médiatique, la lutte sénégalaise a de l’avenir. Début 2013, pour la première fois au monde, plusieurs matchs furent organisés en dehors du Sénégal : dans l’immense salle de Paris-Bercy. L’organisation, soute- nue à grands coups de renforts médiatiques, afficha complet rapidement. La diaspora de toute l’Afrique de l’Ouest s’y était donné rendez-vous.

Le football, quant à lui, est certainement le sport le plus pratiqué par les jeunes. Au petit soir, dans les quartiers, chacun s’entraîne sur des terrains de fortune ; chacun rêve sans doute de devenir la prochaine superstar du ballon rond. À l’égard du football, notons que la captation, la diffusion et l’exploitation commerciale des matchs de football internationaux sont monopolisées par des organisations non africaines. Il en résulte que les espaces publicitaires autour de ces événements sont très coûteux pour des entreprises locales(74).

Généralement, les musées constituent des lieux culturels peu exploités en Afrique de l’Ouest. Pourtant, chaque capitale abrite au moins un musée national, rarement deux. Dans ce contexte, des personnes privées rassemblent des collections, et certaines en proposent la visite. Mais même ces expositions sont peu fournies en œuvres ou en antiquités, et on en termine le tour guidé rapidement. Les cultures ancestrales africaines accordent peu d’importance à la valeur artistique ou pérenne des objets. À quoi sert un objet s’il n’a pas de fonction utile ? À décorer des habitations construites, pensées pour s’intégrer dans la nature   ? Les constructions traditionnelles africaines sont faites en bois, en terre et en pierre. Ces habitations ont un seul niveau, généralement parfaitement rond ou parfaitement carré. Il n’y a pas d’espace prévu pour les objets superflus. Il faut aussi noter que l’Afrique fut longtemps pillée de son or, de ses richesses qui garnissent aujourd’hui de nombreux musées occidentaux. Ainsi, le musée est considéré comme un « loisir de touriste ». On y rencontre d’ailleurs plus facilement des étrangers que des autochtones.

 

Albert Einstein disait qu’il était plus facile de désintégrer un atome qu’un préjugé... Et s’agissant de préjugés, il en est un particulièrement ancré dans la tête de nombreux étrangers, c’est celui qui dit que « les Africains savent bien danser ». Et bien, au risque d’en décevoir plusieurs : non, c’est faux. Il existe des tas de gens en Afrique qui ne savent pas, ou qui n’aiment pas frétiller ! Comme partout ailleurs dans le monde, il y a des gens qui prennent du plaisir à faire ondoyer leur corps, et d’autres qui peinent à produire de l’harmonie entre leur enveloppe et le tempo. Ceci, même s’il est vrai que l’on danse davantage en Afrique qu’au Groenland... Car ici on danse dans les cérémonies de mariage, de baptême ; on danse pendant les rites animistes, parfois pour solliciter les esprits, d’autres fois par tradition ou par simple envie. On dit ici que le corps de l’humain est bien petit par rapport à l’esprit qui l’habite.

La musique africaine, en mélangeant langueurs et tempos, participe à fluidifier les rapports au corps. Elle enveloppe l’être, elle l’accompagne dans la torpeur ou dans la belle humeur ; vers le laisser-aller le plus total, le plus bénéfique. Ces mélodies parfaites ou dissonantes accompagnent des rites animistes, des louanges de griots, des cérémonies, des  cultes.  Des  balafons  rythment  les  interventions des chefs tandis que les djembés communiquent des nouvelles. Dans les maquis, ces paillotes nocturnes parsemées dans les grandes villes, des orchestres se produisent en live ou le DJ fait tourner les platines. Prendre un taxi en Afrique subsaharienne, c’est presque une opportunité pour découvrir un nouvel artiste : les chauffeurs se trimbalent avec des dizaines de cassettes audio, des CD piratés. On dit ici que le blues américain a été inventé au Mali, que le jazz a des origines burkinabé.

Pour ceux qui aiment danser, on remarque que le rapport au corps est harmonieux, décomplexé, souple. Faire tanguer ses fesses en cadence sur une piste de danse est signe de maîtrise du corps. Dans les cérémonies de groupes mandingues, par exemple, les femmes font frétiller leurs épaules et leur poitrine avec vigueur et rythme. On est bien loin des danses hautaines et coincées pratiquées dans les salons feutrés des palais européens d’antan...

Sources et notes de l'auteur

72. TNS Sofres, Africascope : l’étude d’audience des médias audiovisuels en Afrique Francophone, 2009.

73. Le terme malinké « djéliya » signifie « activité du djéli »», autrement dit l’ensemble des acti- vités du « djéli », du griot.

74. Il serait pertinent que les responsables publics et médiatiques africains se réapproprient les moyens d’exploitation des événements sportifs pour contribuer à l’autonomie des acteurs locaux.

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