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Étudiants et enseignants en communication trouveront dans ce livre des ressources inestimables. Professionnels et responsables d’institutions y trouveront tout autant de quoi refonder leur vision et de la communication et de l’Afrique de l’Ouest, c’est-à-dire de la communication en Afrique de l’Ouest.

El Hadj Hamidou Kassé

(Chef du Pool Communication du Président Macky Sall)

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L'intelligence est collective et le savoir ne vaut que s'il est partagé par tous.

TROISIEME PARTIE

Des cultures particulièrement riches en diversité

Des peuples profondément spirituels

 

Partout dans cette région d’Afrique, on dit que l’espace est rempli d’esprits, d’énergies puissantes ; on dit aussi que certaines personnes et certains rites ont le pouvoir de relier ces énergies les unes aux autres et d’influencer l’écoulement du temps, le cours des événements. Ces ondes électriques rôdent tout autour et loin des corps des vivants ; elles errent dans l’espace invisible. Cette façon de conceptualiser le monde influence la pensée quotidienne et l’action sociale des personnes, quel que soit leur niveau d’éducation ou le milieu dont elles sont issues. Ici, la réincarnation est perçue comme un fait avéré. Ici, certaines personnes  ont le pouvoir d’influencer le temps qu’il fait. Il y a des morts qui se lèvent de leur tombe pour désigner leur assassin ; il y a des « coupeurs de sexe » qui vous volent votre virilité en vous serrant la main. Ce que l’on remarque, c’est que toutes ces croyances et pratiques animistes se mêlent à la pratique des croyances monothéistes.

 

Avec un  peu  d’initiation,  on  reconnaît  facilement les marqueurs religieux ou animistes : on distingue des amulettes ou autres gris-gris accrochés sous les grands boubous des notables, on remarque ceux pendus aux rétroviseurs des taxis, ceux cloués à l’entrée de la cour commune. Ici, les images de grands marabouts s’échangent et se vénèrent, certains masques traditionnels sont à l’abri du regard des femmes ou des non-initiés. On entend des bénédictions et autres références au divin qui ponctuent les échanges interpersonnels : on dit « Inch’Allah », « à la grâce de Dieu », « amen » ou leurs équivalents en langues locales, et selon les circonstances.

Globalement, en nombre de pratiquants, c’est l’islam qui prédomine dans toute la région du nord de l’Afrique de l’Ouest : de la Mauritanie en passant par le Sénégal, le Mali, jusqu’au Niger. Plus au sud, en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso, au Togo ou au Bénin, les croyances sont plus partagées ; on y rencontre des musulmans mais aussi des catholiques, des évangélistes ou des adeptes du vaudou. Là encore, la pratique de ces religions se mêle à la pratique de rites animistes. Il faut également noter que l’islam d’ici est teinté de soufisme, un courant de pensée basé sur une philosophie d’extrême tolérance et d’acceptation des différences de son prochain. Ainsi, dans une même famille, à l’instar de celle de l’artiste Lassy King du Mali, on peut voir se mélanger plusieurs religions : son frère est protestant, son oncle est bouddhiste et ses parents sont musulmans. Lassy King, lui, a la foi. Tout simplement. Dans ce melting-pot de pratiques, seule l’Église catholique, par son registre des baptêmes, peut fournir des chiffres précis quant au nombre de ses fidèles. On voit donc fleurir un peu partout sur la toile des approximations statistiques quelquefois farfelues.


Ce qui est presque certain en revanche, c’est que dans cette région du monde, le divin est perçu comme la source de la plupart des pratiques et des représentations sociales(77). Comme l’explique le sociologue Alexis Moréno, Dieu ou les dieux sont une grille de lecture expliquant la nature et la cause des événements, des connaissances et des individus. Le Divin est systématiquement remercié, à toute occasion ; il est présenté comme responsable de tous les événements. Ce filtre religieux constitue un système d’explications qui donne aux individus l’impression que les règles ancestrales doivent perdurer. Une sorte d’habitude à laquelle tout le monde se rattache afin de donner du sens à la définition du quotidien.

 

Quant au panthéon des figures religieuses animistes, il est variable selon les zones, selon les groupes. La dénomination des dieux peut changer d’une contrée à une autre, d’un groupe socioculturel à l’autre, d’une personne à l’autre. Mais ces figures remplissent un peu partout des fonctions identiques(78). Les génies se chargent de protéger les personnes, les récoltes et le bétail contre les maladies et les fléaux. Ils ont aussi la tâche de rendre les pluies abondantes. Les dieux aident la cité à se protéger des esprits malfaisants qui propagent les maladies. Les ancêtres, même, se réincarnent en animaux ou en éléments de la nature, rebelles ou dociles.

Au Burkina Faso, on dit que la lorsque la nuit tombe, on peut alors rencontrer l’un de ces génies de la nuit, un djinn. Ces malins auraient la forme de lutins ; ils se cacheraient souvent dans les fourrés, sur le bas-côté des routes. On dit que si l’on rencontre ces djinns nocturnes, soit l'on devient fou, soit l'on devient riche.

 
Vêtement, paraître et style de vie

L’Afrique est belle ! Elle est esthétique, colorée, soignée. Elle porte un grand soin à son apparat. Ici, le mauvais goût en matière vestimentaire est presque rédhibitoire. On aime « faroter(82)», faire le beau ; on a la culture de l’embellissement du corps.

Dans toutes les sociétés, le vêtement est un marqueur exprimant les identités culturelles, sociales ou psychologiques des personnes. Il est l’expression d’une appartenance à des valeurs. Ainsi, le boubou d’une Sénégalaise ou d’une Malienne et le bomba d’une Béninoise ou d’une Togolaise affirment une certaine identité. Comme l’explique le docteur Alexis Moréno : « Les vêtements constituent un code social destiné à être lu. Ils participent à la structuration des relations sociales. Ils déterminent les systèmes de reconnaissance et de différenciation  symboliques.  Ce faisant, les vêtements apparaissent comme des éléments de classification sociale traversant autant les classes sociales, les générations et les identités sexuelles. S’habiller de telle ou telle façon exprime l’attachement des gens à se greffer à des groupes sociaux d’appartenance.  Dans  cette région du monde comme ailleurs, les jeunes ne s’habillent pas comme les séniors, les femmes pas comme les hommes, les urbains pas comme les ruraux. Les vêtements symbolisent les imaginaires sociaux dans lesquels les gens baignent. »

En Afrique de l’Ouest, les ménages consacrent une part très importante de leur budget à l’habillement. Il arrive parfois même que l’argent consacré aux vêtements soit deux fois supérieur à l’argent consacré à l’alimentation ; comme au Mali, au Niger ou au Sénégal(83). L’esthétisme, le soin de l’habillement marquent une forme de respect envers soi et les autres.

La théâtralisation, la mise en scène de l’habillement est visible, particulièrement en période de fêtes. Au sein d’un groupe, les vêtements sont coordonnés d’un individu à l’autre ; les coloris sont assortis jusqu’aux moindres détails. Chacun s’enorgueillit, par ses vêtements et accessoires, de son appartenance culturelle. Les fêtes restent des moments privilégiés : les toilettes permettent à chacun de jouer sur les registres de l’image et du paraître. Les lourdes parures d’or arborées par ces dames accentuent leur féminité ; elles marquent aussi l’aisance financière de leurs familles. Enfin, pour signifier une position sociale, l’époux doit se parer

selon des critères précis dont la femme porte la plus grande responsabilité(84) dans certains groupes. Dans d’autres groupes, elle est juge du bon goût de l’homme. En témoigne la cérémonie des Peul du Niger, les Wudabé. Durant la fête du Gerewal, les hommes se parent des plus beaux bijoux, se maquillent. Ils exhibent leurs grands yeux en les faisant rouler et ouvrent grand la bouche pour montrer la magni- ficence de leur dentition. Ceci, avec un objectif : être élu l’homme le plus beau par les femmes présentes, et se faire épouser.

Dans l’histoire, il semble que les Africains aient toujours eu le souci de l’esthétique de leur corps. Les femmes peul se tatouent les lèvres en noir, elles vont jusqu’à se maquiller les oreilles et les pieds. Quant à la chevelure, elle constitue un atour faisant presque partie du vêtement. Les femmes ont développé un art capillaire aux codes multiples(85). Tresses, nattes naturelles ou artificielles, dread locks, afro, dégradés, etc., sont autant de coiffures qui symbolisent la diversité des cultures et croyances africaines.

 

Les africains face aux valeurs occidentales

Si l’on écarte quelques traces de la mondialisation, il ressort que l’empreinte culturelle de l’ex-colon reste cloisonnée dans les espaces d’organisation du travail. En dehors de ces terrains, les valeurs occidentales influencent peu les habitudes culturelles africaines. Au contraire, il semble qu’aux yeux de l’Afrique, les valeurs de l’Occident soient trop individualistes. La multiplication de familles recomposées ou monoparentales ne séduit pas l’Afrique, le placement des aînés dans des maisons de retraite encore moins. Les intellectuels africains  comme  les  illettrés critiquent la consommation surélevée d’antidépresseurs chez les Européens. Ils constatent le taux de suicides occidentaux avec horreur. Quant aux verrouillages des frontières qui se multiplient, ils sont perçus comme des lois d’inhospitalité.

 

Bien entendu, il n’existe  pas  d’indicateurs pertinents de la cote d’amour d’une population pour une autre. Mais certains marqueurs ne trompent pas. Dans les « grins » ou sur Internet, une majorité d’Africains ménage de moins en moins certains types d’Occidentaux.

À ce propos, le psychiatre Frantz Fanon expliquait  que « la violence avec laquelle s’est affirmée la suprématie des valeurs blanches, l’agressivité qui a imprégné la confrontation victorieuse de ces valeurs avec les modes de vie ou de pensées des colonisés font que, par un juste retour des choses, le colonisé ricane quand on évoque devant lui ces valeurs(86) ».

Ainsi, le « toubab »(87) qui évolue en Afrique apparaît caricaturé en deux catégories. D’un côté celui que l’on surnomme le « prince »  ;  il  travaille  généralement pour le compte d’une ONG, d’une multinationale ou d’une ambassade. De l’autre côté, celui que l’on nomme « l’aventurier ». Le « prince » est habituellement soupçonné d’exercer l’activité discrète d’honorable correspondant au service des renseignements généraux. Il conduit deux ou trois 4x4 différents, porte des costumes deux pièces collants sous un soleil de plomb ou des chemises à manches courtes et des pantalons beige de style colonial. Ordinairement, on dit qu’il se mélange à la population lorsque la nuit tombe : il cherche la compagnie de jeunes filles locales.

Quant aux Occidentaux bohèmes, ces « toubabs » sans le sou venus chercher l’aventure, ils sont cruellement surnommés. On les affuble de sobriquets ridicules ou  avilissants. On les appelle « aventurier », « Blanc moisi » voire « Blanc gâté »(88). À Abidjan, on les surnomme les « peaux gras », en référence à la peau blanche qui sue différemment de la peau noire. Le « Blanc moisi » est reconnaissable car il ne se lave pas ou très peu. Il a souvent les pieds et les mains sales. Il porte des boubous trop grands ou des tee-shirts délavés, des pantalons sarouels, des shorts et des tongs en plastique. Il ne se soigne pas et philosophe toute la journée sur les bienfaits de ces sociétés africaines du partage. Lui-même ne partage rien, sauf les repas que lui offrent ses hôtes africains.

Les Africains de la diaspora européenne sont également moqués : on les chahute, on les appelle les « bounty » à l’instar des friandises du même nom. « Bounty » car ils pensent comme les Blancs tandis qu’ils restent noirs à l’extérieur. Dans l’attente collective, les « bounty » vivant en Occident sont ces pourvoyeurs d’argent frais ; ils sont ces membres de la famille ou de la grande famille que l’on sollicite en cas d’ennui financier. Ils sont des rouages importants et respectés. En revanche, une fois rentrés au pays et dans une large mesure, l’imaginaire collectif identifie ces Africains comme des individus ayant plus ou moins perdu leurs racines. On les juge « donneurs de leçon » et, souvent, on en rejette les enseignements. Sauf, bien sûr, s’ils reviennent célèbres ou fortunés. Dans ces rares cas, on les traite alors en véritables demi-dieux.

Pour terminer sur l’humour africain et ses caricatures classificatoires, attardons-nous encore un peu sur leur utilité : ces habitudes servent à désamorcer les tensions sociales. Chez  les  peuples  mandingues  par exemple, c’est la coutume de rire des autres. Chaque famille a  son bouc-émissaire, chaque famille peut se moquer d’une autre. Et ce, quel que soit le rang social des individus. Ici, la règle d’or, c’est le chahut. On chahute même le roi. Par exemple, le principe traditionnel du « cousinage à plaisanterie » illustre cette règle culturelle : l’idée est que chaque famille peut se moquer d’une autre famille, en fonction du degré de « cousinage » de leurs patronymes. En contre-partie, les familles disposent de droits et de devoirs réciproques. On voit ainsi des chauffeurs de taxi chahuter leurs « cousins » ambassadeurs, faisant fi du protocole de l’étiquette moderne. Une belle opportunité pour la communication du rassemblement. Ceci, d’autant plus que ni les Occidentaux, ni les Africains de la diaspora n’échappent à ces règles sociales humoristiques et traditionnelles.

Dans ce contexte global et ces réalités locales, le sentiment d’appartenance à l’identité africaine se renforce. Les jeunes l’expriment par tous les moyens imaginables : « Fier d’être africain ! » est référencé plus de deux millions de fois sur Google(89). Ce sentiment panafricain laisse derrière lui les échecs du continent pour s’appuyer sur la valorisation de ses gagnants. En communication, comme en développement personnel, il y a ici un espoir collectif à exploiter.

Sources et notes de l'auteur

82. Faroter est un verbe nouchi (mixte du français et du dioula) qui signifie « se pavaner », « faire le beau ».

83. Blaizeau D., Sept enquêtes sur les dépenses des ménages dans les pays de l’UEMOA, STATECO 92-93, 1999.

84. Liore J., « Pratiques vestimentaires et esthétiques des populations d’Afrique de l’Ouest à Marseille », Aujourd’hui l’Afrique n° 68, 1998.

85. Shabaka M., « Brève histoire de l’esthétique capillaire africaine », site Internet www.africa- maat.com, 2006, avril 2013.

86. Fanon F., Les Damnés de la Terre, Paris, La Découverte Poche, 2002.

87. Les « toubabs » désignent les Occidentaux en Afrique de l’Ouest. Le mot proviendrait de l’époque de la colonisation et serait un dérivé de « toubib », docteur.

88. Glez D., La dérive des Blancs moisis, www.slateafrique.com.

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