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Étudiants et enseignants en communication trouveront dans ce livre des ressources inestimables. Professionnels et responsables d’institutions y trouveront tout autant de quoi refonder leur vision et de la communication et de l’Afrique de l’Ouest, c’est-à-dire de la communication en Afrique de l’Ouest.

El Hadj Hamidou Kassé

(Chef du Pool Communication du Président Macky Sall)

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L'intelligence est collective et le savoir ne vaut que s'il est partagé par tous.

QUATRIEME PARTIE

Un contexte socioéconomique

difficile mais prometteur

 
L'économie informelle est bien portante

Plusieurs études(106) estiment qu’environ deux citadins sur trois vivent de l’économie informelle(107)  en   Afrique de l’Ouest francophone. Ce secteur informel regroupe toutes les activités non déclarées à l’État et à ses services : les vendeuses ou cultivatrices de tomates ou d’attiéké, les installateurs d’antennes de télévision, les vendeurs de cartes téléphoniques, les réparateurs d’appareils électriques... Autant d’activités lucratives dont les promoteurs agissent sans être déclarés auprès des services des impôts.

 

Ce secteur fourre-tout accueille des populations très hétérogènes : des migrants de toutes origines, des laissés pour compte du système scolaire mais aussi des mères de famille ou de jeunes diplômés. D’ailleurs, nous l’avons déjà vu, les activités informelles exercées à titre secondaire par les femmes et/ou les fonctionnaires publics fournissent des revenus d’appoint souvent indispensables aux ménages urbains.

Ces indices témoignent également de la grande vitalité de l’entrepreneuriat individuel en Afrique. Par exemple, au Mali, selon la Direction nationale de la statistique(108), près de 70 % des travailleurs du secteur informel sont des individus à leur propre compte. Autre donnée intéressante : plus de 60 % de ces entrepreneurs sont des femmes. Face à ce chiffre, peut-on conclure que la femme africaine serait plus attachée à l’idée d’entrepreneuriat que l’homme ? Je n’ai pas de réponse aujourd’hui, aussi, je pose la question.

Dans tous les cas, ces données mettent en exergue un fait social important : l’esprit d’indépendance professionnelle et la tendance entrepreneuriale des populations. Ces traits peuvent être valorisés dans une communication liée au développement.

 

Mais les travailleurs de l’informel ne sont pas les seuls à apparaître tels des laissés pour compte du monde du travail, il y a aussi les chômeurs. Et si certaines statistiques ont paru plus difficiles à interpréter que d’autres, c’est probablement celles qui encadrent les chiffres du chômage. D’abord, la définition du chômeur diffère d’un État à l’autre. Mais elle diffère aussi d’une organisation à l’autre(109). Ensuite, dans ces sociétés de l’oralité, les bases de données écrites sont peu nombreuses. Les administrations conservent encore trop peu d’archives et lorsqu’il y en a, leurs moyens d’exploitation sont rarement accessibles ou harmonisés.

Ajoutons à ces difficultés le phénomène du sous-emploi. En milieu urbain, il affecterait plus de deux personnes sur trois(110). Le chômage partiel, le sous-emploi  invisible(111) et le sous-emploi visible(112) toucheraient deux tiers des travailleurs. Pourtant, ces laissés pour compte du travail ne sont pas identifiés comme « chômeur » dans les statistiques consultées.

Résultat : des différences impressionnantes sont constatées d’une source statistique à une autre. Par exemple, The world factbook estimait en 2005 que près de 30 % de la population malienne était au chômage. Presque dans le même temps, la Direction nationale de la statistique et de l’informatique(113) au Mali faisait état, elle, d’un taux de chômage bien moindre. Selon cette organisation, seulement 7,2 % des Maliens actifs étaient au chômage à cette époque, et 10,9 % des Maliennes(114). Une différence de plus de 20 % d’une organisation à l’autre... Dans ce contexte contradictoire, l’UEMOA publie, elle aussi, d’autres chiffres. Ainsi, durant la même période, sur les sept pays étudiés, cette organisation avançait que les taux de chômage moyens allaient de 11 % de la population active masculine à moins de 12 % de la population active féminine(115).

Retenons, pour les besoins de la communication du développement, que les indices semblent encourageants. Mais ne nous voilons pas la face : le sous-emploi constitue un problème communément partagé par de très nombreuses personnes. C’est cette donnée essentielle que l’on préfère retenir pour fonder les hypothèses qui suivent. Car sur le terrain, les nécessiteux préfèrent souvent travailler même s’ils n’ont pas l’assurance d’être payés, plutôt que de rester sans travail.

En communication, les chômeurs et les sous-employés constituent des cibles pour les politiques mais aussi, bien entendu, pour les programmes de développement. Essayons de mieux comprendre leurs préoccupations et leurs désirs afin de mieux communiquer avec eux.

 

Les systèmes de santé et le comportement

des personnes face à la maladie

Ce n’est pas un scoop : les systèmes de santé qui encadrent les populations d’Afrique de l’Ouest sont peu adaptés aux besoins des personnes. Ceci, même s’il est vrai que le Sénégal et la Côte d’Ivoire se distinguent depuis peu. En 2013, Macky Sall, président de la république du Sénégal annonçait un programme de santé gratuite pour les plus jeunes. Dans le même temps, son homologue ivoirien Alassane Ouattara ouvrait un programme de prise en charge complète des malades atteints du paludisme ; cette maladie des pays émergents tue encore plus d’un million de personnes par an à travers le monde.

Mais, globalement, les systèmes de santé de ces pays sont peu efficaces, tant structurellement que technologiquement. Conséquence directe : ici on meurt facilement de maladies souvent bénignes ailleurs. Dans les usages, on n’explique pas aux autres de quelle maladie il s’agit ; par pudeur sans doute, par méconnaissance peut-être. Par conviction religieuse certainement.

D’ailleurs, les caisses de sécurité sociale ne couvrent pas le risque maladie. Et les charges de la médecine occidentale sont trop élevées pour ces familles. Ainsi, chacun doit solliciter la contribution de son entourage pour payer la facture « santé » du foyer. Et parfois, cela ne suffit pas. Pourtant, on sait que le coût du deuil est supérieur à ce qui aurait été nécessaire pour soigner un malade(116)...

Dans ce contexte, des ONG s’installent au nom de l’aide humanitaire et de la solidarité internationale. En apportant un concours aux autorités sanitaires, elles supplantent parfois leurs prérogatives. Ainsi, l’institut  Raoul  Follereau s’occupe de la lèpre, Handicap international se charge des désavantagés physiques, tandis que Santé Diabète Mali se penche sur les maladies du même nom. On rencontre également Care International, Catholic Relief Service, Médecins sans frontières ou encore l’OMS, l’UNICEF et le FNUAP, sans que cette liste ne soit exhaustive. Toutes ces ONG s’inscrivent dans des processus de développement et imprègnent fortement les organisations et pratiques de tous les pays de la zone.

Ainsi, la nature même de ces organisations favorise le maintien de pratiques ancestrales. Car dans ces conditions particulières qui « bradent » ou imposent la médecine occidentale en l’offrant gratuitement, la médecine traditionnelle conserve la préférence des Africains. Cette préférence peut se révéler dangereuse puisqu’elle mêle pratiques ésotériques,  automédication  et  décoctions  à  base  de plantes.

Mais  elle  peut  également  s’avérer  efficace  et  nombre de « potions magiques » ont fait leurs preuves dans ces régions d’Afrique. Le danger de ces pratiques non encadrées réside dans le fait que chacun peut s’autodéclarer guérisseur et que nombre de charlatans s’arrogent le pouvoir de combattre les maux de toutes sortes.

On sait également que le choix du type de médecine revient généralement au chef de famille. C’est lui qui décide, en fonction non pas forcément de sa capacité financière mais plutôt de son niveau d’instruction. La religion et la culture sont également un poids important qui influence le choix du parcours thérapeutique des Africains(117).

Nous terminerons ce paragraphe en soulignant une nouvelle fois cet entremêlement des symboles du passé et de l’avenir, de la tradition et de la modernité dans la gestion des quotidiens africains. Ce comportement, cette approche dichotomique semble être propre aux sociétés africaines actuelles.

Sources et notes de l'auteur

106. Maldonado C. & Gaufryau B., L’économie informelle en Afrique francophone : Structure, Dynamiques et politiques, Bureau International du Travail, 2001.

107. La notion de secteur informel (ou « secteur non structuré ») est définie par l’Organisation internationale du travail (OIT) par sept critères : Facilité d’accès aux activités ; Utilisation de ressources locales ; Propriété familiale des entreprises ; Échelle restreinte des opérations ; Utilisation de techniques simples et nombre réduit de travailleurs; Qualifications acquises en dehors du système scolaire officiel ; Marchés échappant à tout règlement et ouverts à la concurrence.

108. Bulletin sur l’emploi, Direction nationale de la statistique et de l’informatique au Mali, 2004.

109. Kabore B., Burkina Faso, Indicateurs du marché du travail, UEMOA, 2010. Par exemple, au Burkina Faso, le chômeur est « une personne de dix ans et plus ayant travaillé moins de trois jours durant les sept derniers jours ayant précédé le passage de l’enquêteur (chômeur en quête d’un premier emploi) ou ayant travaillé et perdu son emploi (chômeur) ».

110. L’emploi, le chômage et les conditions d’activité dans les principales agglomérations des sept États membres de l’UEMOA, UEMOA, Afristat, Dial, 2003.

111. Le sous-emploi invisible regroupe les actifs occupés gagnant moins que le salaire minimum.

112. Le sous-emploi visible regroupe les actifs qui travaillent moins de 35 heures contre leur gré.

113. DNSI, remplacée depuis lors par l’Institut national de la statistique –INSTAT.

114. Bulletin sur l’emploi, Direction Nationale de la Statistique et de l’Informatique, République du Mali, 2005.

115. INSEE, Afristat, DIAL, STATECO, 2005.

116. Gobbers D., Pichard E., L’organisation du système de santé en Afrique de l’Ouest, Santé Publique et pays pauvres, ADSP n° 30, La documentation française, 2000.

117. Ibid

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