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Étudiants et enseignants en communication trouveront dans ce livre des ressources inestimables. Professionnels et responsables d’institutions y trouveront tout autant de quoi refonder leur vision et de la communication et de l’Afrique de l’Ouest, c’est-à-dire de la communication en Afrique de l’Ouest.

El Hadj Hamidou Kassé

(Chef du Pool Communication du Président Macky Sall)

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L'intelligence est collective et le savoir ne vaut que s'il est partagé par tous.

INEDIT : SIXIEME PARTIE

La gestion des langues de la communication

Introduction

Tout au long de cet ouvrage, nous nous sommes attachés à décrire quelques traits sociologiques et autres caractéristiques des peuples en Afrique de l’Ouest. Ces traits, nous les avons ensuite sublimés afin d’en extraire des perles, véritables graines du développement. En nous appuyant sur diverses techniques favorisant les conditions de l’amélioration de soi, nous avons vu que mettre en valeur ces perles,  participer à faciliter leur germination peut non seulement créer les conditions du désir et du mimétisme chez l’individu ciblé par la communication pour impulser l’action, mais aussi, les conditions du développement. Chacun de nous peut participer à influencer les autres, même modestement.

 

Car nous sommes tous des communicants : professionnels, instinctifs ou apprenants. Nous pouvons choisir de diffuser le meilleur comme le pire, à échelle de masse ou interpersonnelle. Absolument tout ce sur quoi nous communiquons peut participer à modifier les angles de vue de nos publics, de nos interlocuteurs ; c’est pourquoi l’approche philosophique proposée en toile de fonds de ce travail se réclame responsable et polymathe. Responsable, car il faut bien comprendre l’ampleur de la tâche qui incombe au peuple, cet acteur majeur du développement dont nous sommes. Polymathe, car  notre approche fait se rencontrer diverses techniques de communication persuasive et des savoirs sociologiques, psychologiques voire même neurobiologiques ou anthroposophiques. Ceci, tout en conservant bien à l’esprit notre objectif professionnel : apprendre à séduire un public pour impulser, pour motiver des actions d’achat ou de changement comportemental.

A l’heure d’Internet et de la téléphonie mobile, chaque citoyen du monde pourra bientôt faire entendre sa voix plus loin, plus haut, plus fort. Dans ce brouhaha cacophonique, les défis des organisations panafricaines sont de taille : il s’agit de convaincre des publics habitués à des codes de communication traditionnelle, dans un environnement dont la modernité évolue de façon fulgurante.

 

La richesse linguistique populaire

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Le langage dans lequel nous naissons contient des valeurs, il organise le monde dans lequel nous vivrons avant même que nous soyons nés. Selon le psychanalyste Jacques Lacan(123) , le langage est ce qui ordonne notre rapport au monde aussi bien qu'à nous-mêmes. Ainsi, le langage peut provoquer chez l’autre du désir ou du rejet, de l’attirance, du bien-être ou au contraire, de la douleur. Dans un environnement polyglotte, il apparaît essentiel d’identifier les valeurs associées aux langages de ses cibles.

Ajoutons à cette analyse celle d’enseignants en développement personnel (124) qui défendent l’idée selon laquelle les actes sont motivés non seulement par la recherche du plaisir (125), mais aussi dans le souci d’éviter la douleur. Ainsi, le communicant peut instrumentaliser les langues de ses publics afin d’éveiller chez eux des émotions de désir, de plaisir. Il peut également choisir de se baser sur des langues qui favorisent le sentiment de contrôle, de maîtrise, de domination de la douleur.

Ensuite, il est intéressant de souligner que le plurilinguisme favorise les facultés d’adaptation des individus. Cette expérience affine les « savoir-apprendre » et les capacités à entrer en relation avec l’autre et le nouveau (126) . Une formidable opportunité pour le communicant visant des valeurs d’intercompréhension mutuelle.

La richesse linguistique africaine reflète toute la diversité culturelle de ses populations : on en dénombre jusqu’à trois cent cinquante dans la zone UEMOA. Ces sociétés de l’oralité inventent des langages secrets, mais elles font aussi évoluer des langues internationales en les adaptant aux contextes, en les « africanisant ». Pour mieux comprendre les subtilités des structures langagières d’Afrique, le chercheur Marcel Diki-Kidiri (127) propose d’en schématiser l’approche en s’appuyant sur une « pyramide sociolinguistique ». Cette systémique, qui inspire largement le schéma que nous proposons dans la section suivante, permet rapidement de mieux appréhender la dynamique des langues dans cette région du monde.

Le français, langue de crête

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Notes :

  • AOF : Afrique de l'Ouest Francophone

  • La Côte d’Ivoire, qui présente un taux de plus de 70% de francophones, a délibérément été écartée de la section droite de la pyramide. En effet, elle fait figure d’exception dans la zone et tronque le schéma, nous le constatons à gauche de la pyramide. Cette distinction permet  de mieux identifier les caractéristiques linguistiques communes à tous les autres Etats étudiés

 

Le partage de la langue française constitue une formidable opportunité d’échange entre les peuples. Une occasion magnifique qui pourrait se muer en un pilier constitutif d’un avenir commun plus juste, plus humaniste, plus heureux. Du moins est-ce la philosophie que nous défendons.

Cependant, la langue de Molière et d’Amadou Kourouma ne rencontre pas que des adeptes. En témoigne le faible pourcentage de locuteurs francophones enregistré dans la sous-région. Si le français constitue la langue administrative officielle, la langue de crête des sept Etats étudiés, il ne serait pourtant compris que par un dixième de la population, hors Côte d’Ivoire où 70% de la population y serait francophone. Au Togo, 30% des individus utiliseraient le français, mais au Bénin, au Sénégal, au Niger, au Burkina ou au Mali, ce taux se divise au moins par deux ou trois.  La langue française apparaît usitée par les élites de l’administration, mais beaucoup moins par les élites traditionnelles.

Ceci, même si durant le vingtième siècle, l’enseignement scolaire fut principalement dispensé en langue française. Mais cette dernière décennie les systèmes éducatifs tendent à introduire les langues africaines dans leurs programmes d’enseignement de base (écoles primaires). En effet, les expériences de pédagogie convergente démontrent que l’éducation en langue maternelle facilite l’acquisition des mécanismes cognitifs. Ainsi, l’appropriation de l’écrit en langue maternelle déterminerait tous les apprentissages ultérieurs (128) . Aujourd’hui, particulièrement dans les zones rurales, la langue française tend de plus en plus à être enseignée comme une langue étrangère.

De plus, des chercheurs de l’ACALAN (129) expliquent que l’utilisation systématique de la langue importée (130) constitue un frein au développement. Par exemple, le professeur Ayo Bamgbose (131) avance que pour  l'implication des populations dans le processus politique des nations,  l’utilisation de la langue importée aurait eu pour conséquence l’exclusion des masses. Il défend également l’idée selon laquelle pour contribuer à démystifier l'élite intellectuelle, il est préférable de ne pas communiquer en langue étrangère importée. Une idée à creuser pour le communicant.

Ensuite on observe un autre phénomène vis-à-vis du français : son appropriation, son « africanisation » dans la bouche et au bout des stylos d’Afrique. Il en découle l’invention de mots, la création d’expressions mêlant langues locales et français. Il en découle également une certaine fantaisie dans l’orthographe, une souplesse peu comprise voire rejetée par des puristes peu progressistes du français académique. On y relève la suppression d’articles, mais aussi la suppression d’une partie des mots, voire des changements sémantiques (132) . Ainsi en-est-il du « nouchi (133)  », un langage mixant français et dioula en Côte d’Ivoire.

Il est également intéressant d’écouter les discussions en langues africaines que l’on peut entendre dans les « grins » par exemple. Lorsque le débat se fait plus passionné, que le locuteur vise à appuyer ou à démontrer son argumentation, alors la langue française s’immisce dans l’échange. Des locutions adverbiales, des adjectifs, de courtes phrases énoncées en français viennent ponctuer la conversation en langue. Au Sénégal, au Mali ou au Burkina Faso, on intercepte ainsi des expressions telles que « de toutes façons », « d’ailleurs » ou « parce que » au milieu d’échanges en wolof ou en bambara. Elles renforcent les arguments du locuteur. Elles appuient son esprit critique, sa volonté d’imposer sa vision des choses. La langue française semble être utilisée comme un condiment pour les débats en langues africaines. A la radio en revanche, les messages en français sont mieux compris des populations lorsqu’ils sont énoncés avec l’accent local plutôt qu’avec l’accent parisien.

La langue française est vivante, évolutive, l’on ne peut que se réjouir de son évolution qui témoigne de son adoption par les peuples d’Afrique. Ici comme ailleurs, le français s’enrichi de nombreuses expressions locales au fil du temps, expressions qui diffèrent d’un pays à l’autre, d’une ville à l’autre. Ces nouvelles langues apparaissent dans les dialogues tant entre les non lettrés, qui ont appris la langue « sur le tas », qu’entre les élites (135). Elles sont le reflet d’une identité francophone en construction.

Sources et notes de l'auteur

123. LACAN J., « La pensée de Jacques Lacan sur l’importance du langage www.wikipedia.org consulté en Mars 2013

124. Robbins, A., « Awaken the giant within», Le jour, Montréal, 1991

125. A l’instar d’Elmo Lewis (Schéma AIDA 1898) ou bien du philosophe néerlandais Spinoza (1632-1677) par exemple

126. COSTE D., MOORE D., ZARATE G., Compétence plurilingue et pluriculturelle,  Conseil de l’Europe, Division des Politiques linguistiques, 2009

127. DIKI-KIDIRI M., Multilinguisme et politiques linguistiques en Afrique, Extrait d’une communication réalisée lors du ‘Colloque développement durable’ organisé par l’OIF, Ouagadougou, 2004

128. COUEZ M. et WAMBACH M., La pédagogie convergente à l’école fondamentale. Bilan d’une recherche-action (Ségou - République du Mali), Paris, Saint-Ghislain, Belgique, ACCT, CIAVER. 1994

129. L’académie africaine des langues, ACALAN, a été fondée en 2006 lors du Sommet des Chefs d’Etat et de Gouvernement de Khartoum. Son siège est à Bamako, Mali. L’académie, qui regroupe de nombreux chercheurs, vise à contribuer au développement et à l’intégration de l’Afrique par la promotion et la valorisation des langues africaines dans tous les domaines de la vie publique

130. La langue française est la « langue importée » d’AOF

131. Site Internet de l’ACALAN www.acalan.org consulté en Mars 2013

132. PRIGNITZ G. et BATIANA A., Francophonies africaines, coll « Dyalang », UPRES, Rouen, 1998

133. KOUADO-N’GUESSAN J., Le nouchi et les rapports dioula-français, Université Cocody-Abidjan, UNICEF, 2005

134. PRIGNITZ G. et BATIANA A., Francophonies africaines, coll « Dyalang », UPRES, Rouen, 1998

135. BISSIRI A., « Le « français populaire dans le champ artistique francophone », Cahiers d'études africaines [En ligne], 163-164 | 2001, mis en ligne le 31 mai 2005, http://etudesafricaines.revues.org consulté en février 2013

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