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Étudiants et enseignants en communication trouveront dans ce livre des ressources inestimables. Professionnels et responsables d’institutions y trouveront tout autant de quoi refonder leur vision et de la communication et de l’Afrique de l’Ouest, c’est-à-dire de la communication en Afrique de l’Ouest.

El Hadj Hamidou Kassé

(Chef du Pool Communication du Président Macky Sall)

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CINQUIEME PARTIE

Et les institutions dans tout ça ?

Introduction

Ici, nous nous intéressons aux structures institutionnelles étatiques d’Afrique de l’Ouest. Cette observation nous permet de mieux comprendre l’influence, s’il y a lieu, dont peuvent bénéficier les organisations publiques sur le quotidien des populations. Elle permet également de définir les contours imaginaires de ces institutions dans le théâtre mental des individus.

Car il faut connaître les bases législatives qui structurent les paysages dans lesquels évoluent les publics pour mieux les appréhender. Et ici, comme partout ailleurs, les lois diffèrent d’un État à l’autre. Leur impact sur la communication est d’ampleur variable.

 

Aussi avons-nous choisi de synthétiser cette partie en y relevant simplement des faits caractéristiques. À partir de ces faits, nous en déduirons quelques hypothèses permet- tant d’extraire un matériel utile à la communication.

 

Un héritage colonial problématique

Lorsque l’on s’intéresse aux  systèmes  d’organisation en Afrique francophone, l’héritage de la colonisation et l’influence des institutions internationales sont visibles. L’éducation, le système judiciaire, les institutions, les religions, les systèmes de santé ou monétaire, les politiques agricoles... La plupart de ces systèmes s’inspirent, à leur base, de modèles occidentaux. Et la plupart d’entre eux ont, depuis les indépendances, largement fait preuve de leur inefficacité à organiser les sociétés africaines, même s’il est vrai que la donne semble changer ces dernières années. Sans doute parce que les systèmes eux-mêmes évoluent, en se colorant d’influences africaines.

Car il faut bien comprendre que les coopérations internationales étrangères continuent d’apporter, jusqu’à aujourd’hui, des concours techniques et financiers dans l’organisation de l’État, ainsi, bien entendu, que dans la définition de ses politiques. Ces concours varient en nature et en forme, mais beaucoup présentent des résultats plus que contrastés. Par  exemple,  nous  l’avons  déjà évoqué, le FMI ou la banque mondiale continuent d’imposer des orientations politiques aux États. D’ailleurs, ces dernières années, c’est le développement durable et les changements climatiques qui semblent figurer parmi leurs orientations prioritaires. Autant dire les politiques agricoles et d’exploitation des terres...

 

Autre exemple : beaucoup de lois administratives découlent directement du code Napoléon. Lorsque  les lois africaines font référence au « bon père de famille », les « chefs de famille » ne se reconnaissent pas toujours... Quoi de plus normal, lorsque l’on connaît la structure de la famille africaine... Pour certains intellectuels, la capacité de ces États à produire leurs propres normes de droit se révèle être une souveraineté de façade. Certains avancent même que « si d’aventure l’interdépendance croissante des économies suggère une ouverture à la norme juridique internationale, le pays tuteur [...] impose le droit français des affaires, et les tribunaux français comme seuls référents en cas de litige commercial »(118). Ces systèmes de lois se confrontent régulièrement aux us et coutumes des populations qui ne se reconnaissent pas dans ces textes.

Un dernier exemple de cette organisation problématique : la gestion des terres et de la propriété en zone rurale. Traditionnellement, dans la plupart de ces régions, la terre était distribuée par le chef de village à la famille qui l’exploitait. Cette distribution pouvait être remise en cause d’une saison à l’autre, et un redécoupage pouvait avoir lieu si les chefs de village le décidait, collégialement. Avec l’arrivée des colons, ces habitudes furent bousculées mais rarement remises en cause par les populations. Aujourd’hui en zone rurale, les services d’administration ne parviennent pas à imposer leurs découpages de terrains. C’est une source de conflits récurrents au sein des villages. Et en ville aussi, car il arrive régulièrement qu’un terrain soit vendu simultané- ment à deux ou trois personnes : le certificat de propriété est aisément falsifiable.

Mais boostée par sa jeunesse et éclairée par ses anciens, l’Afrique bouge, elle se transforme. Petit à petit, elle insuffle ses propres modes de fonctionnement dans les systèmes ; elle se réapproprie ses modèles organisationnels. On le constate par exemple dans le domaine de l’éducation au Mali : de plus en plus, l’enseignement de base est prodigué en langue locale plutôt qu’en français. Ainsi, les modèles issus du colonialisme tendent à se transformer pour arborer des teintes plus bigarrées, plus spirituelles, multiculturelles, plus africaines.

Pour le moment, l’héritage colonial administratif continue de peser sur la culture politique des Africains. Le système démocratique, au départ plus imposé aux poli- tiques que plébiscité par les populations, se confronte aux organisations de chefferies traditionnelles. Ainsi, jusqu’aux plus hautes instances de l’État, il est coutumier de privilégier l’écoute de ces chefs traditionnels plutôt que celle des élus de la région.

Ces conditions particulières, alliées aux constats récurrents  de  manipulation  des  résultats  électoraux,  créent suspicion et méfiance des populations vis-à-vis des organisations politiques. Une problématique majeure pour le renforcement de ces États.

Le faible impact de l'Etat sur la société

 

Le faible impact de l’État sur la société se traduit par exemple par la corruption des  fonctionnaires.  En effet, elle constitue ici une pratique visible et courante. On la rencontre sur les routes, dans les administrations et parfois même aux portes des palais présidentiels comme cela m’est arrivé en 2009 aux portes du palais d’Abidjan. Les petits et grands salaires pratiquent l’art de demander des compléments, des « gombos » ou « petits cadeaux ».

Selon l’organisation Transparency International, plus les fonctionnaires ont du pouvoir et plus la valeur du « gombo » devient élevée. Par exemple, les statistiques de l’UEMOA démontrent que la corruption routière faisait perdre aux pays de l’Union de 95 à 146 milliards F CFA par an en 2011, soit environ 220 millions d’euros.

Outre cette problématique que constitue la corruption, les institutions publiques peinent à asseoir leur autorité. Elles accusent régulièrement de sérieux retards dans les paiements des salaires des fonctionnaires ou des retraites. Au Mali, par exemple, il arrive souvent que les enseignants s’absentent quelques jours par mois. Travaillant en zones rurales, ils expliquent qu’ils doivent voyager en ville afin d’y récupérer leur salaire.

 

Les échecs en matière alimentaire, de santé et d’éducation contribuent à créer les conditions de méfiance  de la population vis-à-vis des institutions. Un peu partout dans la zone, les forts taux de fraudes électorales relevés par diverses organisations renforcent la défiance des peuples envers leurs représentants. Les modèles démocratiques sont critiqués au vu des faibles taux d’alternance politique constatés.

 

À la différence de  la  vieille  Europe  qui  a construit ses institutions autour d’idées nationales charpentées depuis plusieurs siècles, les pays d’Afrique francophone ont été découpés à la règle, par l’ex-puissance coloniale, il y a à peine plus de cinquante ans. Dès lors, le patriotisme demeure un sentiment à construire, à renforcer. Par exemple, peu d’individus connaissent l’hymne national de leur pays. D’ailleurs, la plupart des hymnes nationaux sont rédigés en langue française, une langue qui serait comprise par moins de 20 % de la population totale de la zone.

Dans ce contexte, le sentiment d’unité nationale se révèle souvent supplanté par le sentiment d’unité groupale. Cependant un espoir émerge. Conduit d’abord par des

intellectuels comme Cheikh Anta Diop(119) puis réapproprié par la jeunesse, la philosophie panafricaniste rassemble de plus en plus d’individus. Par exemple, il n’est pas rare de lire sur des tee-shirts, des camions ou des enseignes d’échoppes, partout en Afrique subsaharienne : « Fier d’être africain ! » Fier d’être africain sans plus parler de groupe, d’ethnie ou de tribu. Fier d’être africain au-delà des frontières. Fier d’être africain dans la langue de Molière, comme pour témoigner d’une époque révolue où le français n’était pas compris.

Le panafricanisme philosophique développe les conditions de possibilité d’une communauté de citoyens africains. Avec lui, l’identité africaine surmonte les contra- dictions claniques, groupales. Le panafricanisme se fait arbitre suprême, avec des codes communs, une monnaie commune, l’instauration progressive de  lois communes. Le panafricanisme constitue une piste de solution pour aplanir les litiges entre les groupes sociaux. Le panafricanisme, voici certainement l’espoir de la jeunesse, l’espoir de construire une Afrique plus unie, plus solide, plus fraternelle. Des valeurs formidables pour la communication de produits grand public.

Les difficultés juridiques de la communication

En Afrique, l’encadrement juridique des métiers de la communication est apparu dans le dispositif institutionnel des États assez tard : au début des années 1990, à la faveur des enclenchements démocratiques. Aujourd’hui encore, ces jeunes instances sont confrontées à des pesanteurs de toutes sortes : manque d’indépendance ou insuffisance des compétences, carences matérielles et financières(120). Elles doivent également faire face à des retards dans l’approche des nouveaux défis du secteur médiatique tels que la numérisation des contenus, la convergence des supports ou le passage au tout numérique prévu pour 2015.

Ces carences ont pour conséquence un encadrement aléatoire   des   métiers   de   la   communication. Chacun communique un peu comme il veut et comme il peut, dès lors qu’il n’attaque pas frontalement le pouvoir central. Du coup, à la télévision, on diffuse la publicité de produits éclaircissants dont on sait qu’ils brûlent la peau. On ne prévient pas les spectateurs lorsqu’un programme est violent ou peut heurter les sensibilités des plus jeunes. Souvent, les médias éditent des contenus qui fleurent le publireportage institutionnel ou privé. En 2014, plusieurs États continuent d’utiliser la TV publique comme leur principal outil de communication. Dans ce cadre, la plupart des ministères et des présidences sollicitent la TV publique à tous bouts de champs sans, bien sûr, jamais payer la facture des frais de production.

Face à l’incapacité de l’État à organiser et à financer ces métiers de la communication, des groupements professionnels issus du secteur privé se sont créés ces dernières années. Les communicants sont exaspérés : il est anormal que tout citoyen puisse s’auto-déclarer professionnel de la communication. Cela discrédite la profession et pénalise les vrais experts. Avant tout, ces professionnels  souhaitent « inculquer aux responsables des agences un changement de mentalité et de comportement positif et rehausser l’image des professionnels »(121). Car il est vrai que l’on dénombre plus de deux cents agences de communication au Mali et près de quatre cents en Côte d’Ivoire. C’est beaucoup. Mais combien d’entre-elles sont dirigées par des professionnels ?

D’après Olivier Mourgaye, directeur du développement de l’agence de publicité MC Can, il y avait plus de quatre-vingts agences de communication référencées à la Chambre de commerce de Dakar en 2011. Mais, selon lui, « seule une demi-douzaine tient vraiment la route »(122).

Dans cet environnement, les organisations panafricaines vont même jusqu’à proposer des contrats avec des bonus sur objectif. Tandis que certaines organisations locales confondent spécialiste de la communication avec les métiers de graphiste, d’imprimeur ou de réalisateur. Toutes ces tendances montrent l’importance qu’il y a à mieux organiser ces métiers de la communication, ainsi qu’à mieux les expliquer.

Il faut aussi comprendre que les atteintes à la liberté de la presse et aux droits des journalistes demeurent nombreuses et ce, en dépit de la multiplication des dénonciations et des initiatives des différentes associations. L’année 2013 a été très sombre pour de nombreux journalistes comme en atteste le classement de Reporters Sans Frontières. Le contexte juridique de la communication est donc marqué par une faiblesse de la norme et de nombreuses violations du droit, que ce soit par les professionnels de la communication ou à leur encontre.

 

Sources et notes de l'auteur

118. Mandilou D., « Le bûcher des vanités », Le Magazine de l’Afrique, n° 31, Paris, mars-avril 2013.

120. Guyot J.C.,Tiao L. A., La régulation des médias : principes, fondements, objectifs et méthodes, Institut Panos, Paris, 2007.

121. Diarra A.B., « N’importe qui ne doit plus créer une agence de communication au Mali », Bamako, Indicateur, 2010.

122. Clemencot J., « Les nouveaux spots africains », Paris, Jeune Afrique, Hors-série n°26, 2011.

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