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Étudiants et enseignants en communication trouveront dans ce livre des ressources inestimables. Professionnels et responsables d’institutions y trouveront tout autant de quoi refonder leur vision et de la communication et de l’Afrique de l’Ouest, c’est-à-dire de la communication en Afrique de l’Ouest.

El Hadj Hamidou Kassé

(Chef du Pool Communication du Président Macky Sall)

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DEUXIEME PARTIE

Qui sont les africains de l'Ouest ?

La débrouillardise africaine

 

L’environnement ouest-africain se révèle donc jeune, culturellement diversifié, davantage rural qu’urbain et de tradition orale. Dans ce contexte coloré, les préoccupations sociales se teintent d’influences modernes et traditionnelles. Une société à plusieurs vitesses se dessine. D’un côté, les « vieux » continuent à gérer les affaires. De l’autre, les jeunes, les plus nombreux, qui aspirent au changement. D’un côté, les richesses minières, de l’autre les ventres vides comme il arrive parfois au Niger. En Afrique, tradition et modernité s’entrecroisent et se mélangent la plupart du temps.

 

Mais l’une des valeurs constantes de cet environnement, c’est l’espoir. Ici, l’espoir existe dans tous les cœurs. L’espoir d’avoir une vie meilleure, l’espoir de pouvoir honorer ses ancêtres, l’espoir de profiter au mieux de cette courte vie sur terre. Ceci, même si la majorité de la population n’a pas accès aux soins médicaux de première nécessité. Ceci, même si l’État n’accorde, jusqu’à aujourd’hui, que peu de crédit à l’éducation. Ceci, même si le peuple n’a pas totalement accès aux services d’eau et d’électricité. À Bamako, lorsque l’électricité revient après un délestage d’une petite heure, c’est toute la ville que l’on entend applaudir.

Pour répondre à toutes les difficultés structurelles et environnementales de ces territoires, les individus déploient des trésors d’inventivité, d’ingéniosité et  de  solidarité. Ces habitudes leur permettent d’obtenir un peu plus de confort dans différents domaines. Par exemple, les fonctions initiales des appareils mécaniques ou électriques sont souvent détournées. Les objets sont recyclés et leurs usages sont déviés. Ici, rien n’est jeté. Presque toutes les marchandises sont réutilisées, transformées, rafistolées.

Cette culture du « bricolage », que l’on peut désigner sous le vocable « système débrouille », permet de trouver des solutions avec les moyens du bord. Autrement dit, avec pas grand-chose. Par exemple, vers le début des années 1990, le Malien Ismaïla Sidibé(61) faisait fabriquer à Bamako, dans la cour d’un forgeron, des antennes paraboliques de plus de six mètres de diamètre. Avec de la ferraille récupérée, des étaux rouillés, des schémas adaptés et de la volonté. Il économisa plusieurs millions de F CFA par rapport aux antennes importées des États-Unis. Quinze ans après, certaines  paraboles  fonctionnaient  encore.  Un  peu plus tard, ce même opérateur transformait des amplificateurs audio/vidéo d’appartements en d’efficaces émetteurs télé. Certains amplis couvraient un territoire allant jusqu’à deux kilomètres de diamètre, pour un coût très avantageux.

Dans le même esprit, et pour faire face au manque de pièces détachées automobiles, certains forgerons ont appris à façonner le fer de façon si précise qu’ils remplacent sans difficulté des pièces originellement élaborées par de gigantesques et onéreuses presses industrielles.

Ainsi, les populations parviennent à s’adapter aux conditions précaires de leur environnement. Elles adoptent une philosophie à tendance optimiste et volontariste. « Ça va aller » (et toutes ses traductions) est probablement l’une des phrases les plus entendues dans cette partie du monde. Ici, on garde espoir. La situation est problématique mais jamais désespérée. En témoignent le taux de suicides : ils sont si rares que les journaux télévisés en font un scoop lorsqu’un cas isolé se présente.

En Afrique subsaharienne, lorsque l’on demande à un individu s’il va bien, il répond que « ça va un peu », « ça va aller », voire « on ne se plaint pas ». Il répondra très rarement « ça va bien », même lorsque c’est le cas. Traditionnellement, répondre que « ça va bien » peut attirer le mauvais œil ou la jalousie. Aussi préfère-t-on tempérer sa réplique et relativiser tant les aspects positifs que négatifs de son existence.

Aborder le temps en Afrique
 

Tic-tac, tic-tac, tic-tac... Vous entendez ce bruit familier de l’horloge ? Et bien, en Afrique, oubliez-le ! Car on dit ici que « l’Occident a la montre, l’Afrique a le temps». Oui, la perception du temps est relative ; elle est fonction notamment des environnements géographiques et culturels des personnes. Ces environnements déterminent les rythmes des acteurs sociaux, du lever au coucher. Ainsi, l’emploi du temps et le temps s’écoulent différemment selon les sociétés.

En Afrique, la rationalisation du temps n’a pas la même signification qu’ailleurs. Pour comprendre l’écoulement du temps ici, il faut raisonner en fonction du cycle de la vie et de la mort, de celui des saisons, et des rites culturels et religieux. Il faut aussi raisonner en termes de génération, de classe d’âge. Ces principes rythment les étapes et les représentations des individus.

En Afrique, le temps est un trésor. Chaque instant traversé est un cadeau renouvelé. À ce propos, le Camerounais Engelbert Mveng(62) analyse que « le temps, ici en Afrique noire, n’est pas un capital que l’on épuise, mais le déploiement de notre être à l’infini ». Un peu comme un élastique que l’on pourrait tirer à l’infini, sans le rompre. Ainsi, le temps ne s’insère pas dans des séquences ordonnées ; les notions de planification des activités quotidiennes perdent tout leur sens.

 

Si, dans les sociétés occidentales, les temps sociaux sont généralement cloisonnés (temps de travail, temps familial, temps libre...), en Afrique subsaharienne, les temps de travail s’inter-mélangent avec les temps de loisirs, les relations professionnelles se transforment en amitiés. Des membres de la famille deviennent nos associés ou nos employés ; l’inverse s’observe aussi. Pourtant, dans ce grand mélange de genres, les individus parviennent à cloisonner certains types de relations, comme les relations amoureuses. Ainsi, on peut fréquenter quelqu’un longtemps sans jamais connaître vraiment sa vie. C’est  là certainement une parcelle de ce qui constitue « le mystère africain ». Les pratiques courantes, c’est de faire plusieurs choses à la fois. Mais aussi de cloisonner ses cercles relationnels, ou de les mélanger avec prudence. Dans ce contexte multitâche, il n’est pas rare de décaler des rendez-vous ou d’y arriver en retard, sans prévenir. Ce n’est pas mal vu, sauf peut-être dans les milieux institutionnels. Dans le même esprit, on arrive à l’improviste, sans s’annoncer, pour visiter un  ami, un collaborateur ou un membre de la famille. On s’invite à manger en arrivant à l’heure du dîner, tout simplement.

On dit aussi que le temps humain s’exprime fondamentalement à travers l’opposition entre la vie et la mort. Ainsi, la gestion africaine du temps serait chargée à la fois de menaces et d’espérances. Chaque instant serait toujours neuf, à la fois semence de l’avenir et totalité du présent. Dans les religions traditionnelles, les prières initiales(63) illustrent cette ambiguïté : on remercie pour le temps présent, on prie pour de meilleurs lendemains. Mais on ne sait jamais de quoi demain sera fait(64). Il y a toujours une place pour l’incertitude, pour le hasard. Pour ce que l’on ne connaît pas.

En Afrique subsaharienne, la durée est perçue qualitativement. Deux jours, c’est beaucoup de temps. Une heure c’est peu ; mais c’est aussi extrêmement précieux. Pour illustrer cette ambiguïté, il y a l’exemple de l’expression « ça fait deux jours », en français africanisé. On l’emploie pour illustrer le temps perçu quand on revoit enfin une personne très appréciée. En même temps, elle exprime l’élasticité du temps, son caractère précieux et relatif.

Bref, on fait référence au temps vécu, au temps ressenti lorsque l’on apprécie une personne ou une situation. Ce temps, bien entendu, est différent selon les circonstances. L’avenir étant précaire notamment pour des motifs sani- taires et économiques, c’est le temps présent qui compte. Il a la préférence des personnes, il est survalorisé. En Afrique subsaharienne, on dit souvent, et dans de nombreuses langues, que « le vrai nom de Dieu, c’est le temps ».

 

Tradition et modernité : les transports

Pour relier les villes et les campagnes d’Afrique de l’Ouest, on peut aussi emprunter les routes. En bus, en automobile, en charrette. Avant de partir, il est bien de savoir que les voies bitumées de la ville se transforment assez rapidement en de larges pistes rouges. Elles sont parfois boueuses, souvent sablonneuses et à la limite de l’impraticable. Les infrastructures routières se révèlent largement insuffisantes au regard des besoins des populations. Et puis, les routes sont peu sécurisées. On peut y rencontrer des nids de poules, des « coupeurs de route(66) » ou des fonctionnaires de police corrompus. Prenons l’exemple de l’axe routier de mille trois cents kilomètres qui relie Dakar à Bamako. En 2005, au cours d’un forum de coopération économique Mali-Sénégal, un institutionnel expliqua que plus de cent quatorze postes de policiers l’avaient contrôlé sur cet axe routier. Autant dire qu’il fut soumis à un contrôle presque tous les dix kilomètres ! À chaque arrêt, il devait donner un « cadeau(67) » aux policiers. Ce cadeau, selon les circonstances, les lieux voire la nationalité des passagers, peut osciller entre cinq cent F CFA et aller jusqu’à dix mille francs F CFA (de un à quinze euros). Ces péages n’ont rien d’officiel bien sûr, mais ils constituent souvent des compléments de salaire importants pour les policiers. Et pour- tant, malgré ces difficultés, on constate que ces routes et ces pistes sont utilisées par des bus bondés, des camions surchargés, des convois sécurisés ou des épaves quelquefois vrombissantes.

Dans ces grands espaces ruraux perlés de zones urbaines, il est difficile de toucher le plus grand nombre. Pour mémoire, rappelons que la superficie de ces territoires représente plus de cinq fois celle de la France. L’Afrique de l’Ouest francophone, c’est plus de trois millions de kilo- mètres carrés. Cette région abrite plus de quatre-vingt-dix millions de personnes et, en moyenne, près de vingt-cinq habitants peuplent chaque kilomètre carré. Ceci bien sûr, avec des variations très importantes d’une région à l’autre. On sait aussi qu’en 2013, environ soixante millions de personnes habitent dans les campagnes d’Afrique de l’Ouest francophone.

En se rapprochant un peu plus, on observe également que les peuples bougent à travers ces grands territoires ; d’une région à l’autre, d’un pays à l’autre. En communication, on veut se poser la question de savoir comment atteindre le maximum de personnes dans ces territoires espacés et mouvementés. Pour faire voyager des actions de marketing direct, le train pourrait être une solution. Mais les liaisons ferroviaires demeurent rares, et l’état des rails non entre- tenus laisse à désirer. Faute de moyens, le train peine à se développer ; ceci, même s’il est vrai qu’en septembre 2013, les autorités maliennes et sénégalaises se sont réunies pour discuter de la relance des services ferroviaires entre les deux pays. Le Bénin et le Niger ont suivi cet intérêt quelques semaines plus tard.

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 Clés pour la Communication

SOMMAIRE

Suite

Notes et sources de l'auteur

61. Depuis 1996, Ismaïla Sidibé est président de Multicanal SA, opérateur de télévision au Mali. En 1998, il devient cofondateur de l’Opta, l’association des opérateurs privés de télévision d’Afrique. En 2004, il crée AfricableTélévision. Aujourd’hui, la chaîne est accessible gratuitement dans plus d’une quinzaine de pays. Elle enregistre des taux d’audience élevés. En 2012, Ismaïla Sidibé a été élu président de l’Opta. En 2013, il lance la première chaîne de télévision dédiée aux femmes africaines, MaïshaTV.

62. Mveng Engelbert, La conception du temps, Éthiopiques, Dakar, « Culture et civilisations », numéro 6, 1976.

63. Les prières initiales marquent le début des saisons, des périodes de la vie, des activités importantes.

64. Malongi F.Y. M. Musambi, Conception du temps et développement intégré, Paris, L’Harmattan, 1996.

65. Voir Clés

66. Les « coupeurs de route » en Afrique de l’Ouest francophone sont des individus organisés en bande pour stopper puis racketter les véhicules qui effectuent de longs trajets.

67. Il est fréquent que des policiers corrompus demandent des « cadeaux » aux conducteurs pour les laisser repartir.

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