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Étudiants et enseignants en communication trouveront dans ce livre des ressources inestimables. Professionnels et responsables d’institutions y trouveront tout autant de quoi refonder leur vision et de la communication et de l’Afrique de l’Ouest, c’est-à-dire de la communication en Afrique de l’Ouest.

El Hadj Hamidou Kassé

(Chef du Pool Communication du Président Macky Sall)

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INEDIT : SIXIEME PARTIE

La gestion des langues de la communication

 
De nombreuses langues de masse
et langues de base

Les langues de base constituent le premier étage de la pyramide sociolinguistique africaine. Ce sont ces langues vernaculaires parlées dans un même pays. Elles expriment la culture des populations et apparaissent largement associées au monde rural et traditionnel. Héritées du passé, elles sont liées aux savoirs et aux savoirs faire ancestraux. Leur nombre peut parfois atteindre la centaine dans un même pays. Naturellement, elles n’ont pas toutes les même poids démographique.

Ces dernières décennies, les langues de base se révèlent en perte de vitesse. Au fur et à mesure que la société se transforme, elles subissent de sérieuses menaces de disparition. Ces langues sont vernaculaires et souvent utilisées exclusivement à l’oral.  Elles sont objectivement minorées par les administrations, quand elles ne sont pas tout simplement ignorées. Pourtant leur nombre important de locuteurs justifie de les prendre en considération.

Les langues de masse, quant à elles, constituent le deuxième étage de la pyramide, l’étage qui contient le plus grand nombre d’individus. Elles sont généralement associées au développement des échanges sociaux entre groupes. Elles expriment les réalités modernes généralement importées et largement intégrées aux réalités locales. Leur nombre peut atteindre une douzaine pour un même pays. Au Mali au contraire, la langue de masse, le bambana ou bambara, serait parlée et comprise par près de 80 % de la population. Cette dernière, ainsi que douze langues de base (136) constituent, avec la langue française, le paysage linguistique du Mali. Au Sénégal, c’est le wolof qui serait parlé par plus de 85% de la population. Mais ces deux paysages linguistiques similaires, marqués par la prédominance d’une seule langue de masse, ne se répètent pas ailleurs. Au Burkina Faso ou au Niger comme au Bénin ou en Guinée, il est plus difficile d’identifier une langue comprise par le plus grand nombre.

Chaque peuple parle des langues parfois très différentes des autres groupes issus du même peuple. Ces «patois» s’intermélangent les uns les autres. Ils facilitent ainsi la compréhension d’une langue cousine ou soeur. Pour ajouter à la problématique, ces langues de base sont déterritorialisées,  c’est-à-dire qu’il est difficile de les situer sur une carte. Elles sont aussi parfois transfrontalières.

EXCLUSIVITE INTERNET
 

La gestion du multilinguisme à l'écrit,

une épreuve nécessaire

En confrontant les nombres de francophones aux nombres d’alphabétisés, il ressort qu’environ 11 à 14% de la population de la zone serait alphabétisée mais non francophone. Ainsi, s’il existe entre douze à quatorze millions d’individus alphabétisés en langue française, plus de six millions le seraient en langue dite « de masse ». A en croire les chiffres, l’alphabétisation dans cette région du globe semble doucement ne plus passer par la voie de la francophonie.

Ces millions d’individus alphabétisés maîtrisent généralement plusieurs langues locales. Mais il reste difficile d’évaluer combien de langues parlent les africains. D’autant qu’elles peuvent se transcrire dans des alphabets différents : alphabets latins ou arabes mais aussi pictogrammes bétés, dogons ou alphabet « n’ko ». Le ARA (138) est l’alphabet de référence africain. Il constitue un ensemble de lettres calquées sur les signes latins et est utilisé pour retranscrire de nombreuses langues de masse.

L’alphabet arabe, quant à lui, demeure maîtrisé par une toute petite partie de la population. Généralement, ce sont les marabouts musulmans ou les individus formés par les écoles coraniques qui savent le lire voire l’écrire. Cet alphabet importé servait traditionnellement à la transcription de la langue Peul (Fulani) entre les XIIIème et  XIXème siècles. En attestent les milliers de manuscrits écrits en alphabet arabe retrouvés à Tombouctou, dont plusieurs furent brûlés entre 2011 et 2012.

Quant à l’alphabet « n’ko » (139), qui transcrit la langue du même nom, il fut inventé en 1949 par le chercheur guinéen d’origine malienne Solomana Kanté (140). Il constitue un alphabet adapté pour convertir les langues avec tonalité de la région d’AOF. La langue « n’ko » est comprise par les peuples mandingues de la Guinée (malinké), du Mali (bambana), de la Côte d’Ivoire et du Burkina Faso (dioula). L’alphabet « n’ko » est aujourd’hui informatisé et des sites Internet l’utilisent. Mais le manque de financement et de volonté des gouvernements alliés à l’omniprésence de l’alphabet ARA ou latin éclipsent ce mode de transcription typiquement africain. Il ne serait connu que par moins d’un million d’individus de la sous-région. Cependant, malgré son empreinte qui reste faible, il est le reflet d’une valorisation identitaire. S’il demeure absent des publications modernes, il se fait de plus en plus présent dans les rues. A Bamako ou à Abidjan, on peut ainsi constater un regain d’intérêt pour ces marques identitaires. Des signes « n’ko » figurent sur les enseignes des « maquis » (141), des coiffeurs et des restaurants. Ce sont rarement les professionnels de la communication qui les utilisent, mais plutôt les citoyens.

D’autres systèmes alphabétiques africains tentent d’exister, à l’instar des pictogrammes de la langue « bété » ou de l’écriture dogon. Ceux-là sont encore plus absents des livres que l’alphabet « n’ko », mais on peut les découvrir dans les rues des villes et villages où ces groupes socioculturels prédominent. Très esthétiques, forts de symboliques historiques, ces pictogrammes mériteraient d’être davantage exploités sur les affiches et les écrans.

Illettrisme et communication :

entendre, dialoguer et voir faire

 

La thématique ‘Illettrisme et Communication’ a certainement fait l’objet de nombreuses études, mais jusqu’à ce jour elles demeurent peu accessibles sur le net. On peut citer cependant le travail de Francine Levy-Ranvoisy ‘Communiquer par le dessin avec une population non alphabétisée d'après une expérience en Côte-d'Ivoire’(142). Dans cette étude, l’auteure défend l’idée selon laquelle le dessin est une forme de communication particulièrement efficace dans cette région du monde. Son ‘Manuel de dessin pour communiquer avec une population non alphabétisée’, édité quatre ans plus tard, illustre ses travaux.

Cette vision occidentale de la communication, basée sur le ‘voir faire’ et qui ne passe pas par le langage verbal, peut finalement montrer ses limites en Afrique de l’Ouest francophone. Le dessin ou le dessin-animé, qui certes peuvent s’inscrire dans les  codes de communication des populations, présentent cependant un inconvénient majeur, en ce sens qu’ils attirent davantage l’œil des plus jeunes plutôt que celui des jeunes adultes. Depuis récemment, plusieurs laboratoires de dessins animés ont vu le jour au Sénégal, au Mali ou en Côte d’Ivoire mais les techniques d’animation demeurent majoritairement absentes des programmes universitaires.

L’enseignante-chercheur Catherine Frier (143), dans son mémoire ‘Illettrisme et Communication’ daté de 1989, quant à elle, met l’accent sur la nécessité pour chacun, illettrés ou intellectuels, de « trouver sa précieuse et unique place, et d’y être reconnu ».  Le thème est repris dans de nombreux ouvrages anthropologiques ou psychologiques, philosophiques ou ethnologiques (…), depuis l’invention de la parole, de l’écriture et par toutes les nationalités…Or, on constate dans ces sociétés que le besoin de reconnaissance individuelle, au sein du groupe, n’est pas simple à satisfaire, particulièrement lorsque l’on n’est ni vieux ni chef.

Dans ces conditions particulières où la capacité d’épanouissement de l’individu se révèle intimement liée au groupe et à la parole, il apparaît essentiel que la communication d’une organisation s’appuie sur l’échange et le dialogue pour l’élaboration de sa stratégie.

FIN DU RECIT

Sources et notes de l'auteur

136. Les langues bobo, bozo, dogon, peul, soninké, songhaï, sénoufo-minianka, tamasheq, hasanya, khassonké, madenkan et maninkakan.

138. Le ARA fut roposé en 1978 lors d’une réunion organisée par l’UNESCO à Niamey, il fut ensuite modifié en 1982.

139. Dans toutes les langues mandingues, « n’ko » signifie « je dis ».

140. KANTE S., Traité de sciences en n'ko, vers 1960

141. Les « maquis » en AOF identifient ces petits bars plus ou moins légaux installés dans les quartiers ou au bord des routes. On y joue généralement de la musique en live, on y sert de l’alcool. La jeunesse affectionne particulièrement ces lieux de rencontre et de détente où l’on peut danser.

142. LEVY-RANVOISY F, Communiquer par le dessin avec une population non alphabétisée d'après une expérience en Côte-d'Ivoire, EHESS, 1983

143. FRIER C., Illettrisme et communication, Thèse de doctorat Université de Grenoble, 1989