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Étudiants et enseignants en communication trouveront dans ce livre des ressources inestimables. Professionnels et responsables d’institutions y trouveront tout autant de quoi refonder leur vision et de la communication et de l’Afrique de l’Ouest, c’est-à-dire de la communication en Afrique de l’Ouest.

El Hadj Hamidou Kassé

(Chef du Pool Communication du Président Macky Sall)

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QUATRIEME PARTIE

Un contexte socioéconomique

difficile mais prometteur

Sommaire
  1. De formidables potentialités de développement

  2. Des paysans d'un côté, des richesses de l'autre

  3. L'économie informelle est bien portante

  4. Les systèmes de santé et le comportement des personnes face à la maladie

Introduction

Si l’Afrique bénéficie d’une richesse culturelle admirable, ses indicateurs économiques, quant à eux, sont formels : sa production annuelle de biens et services marchands apparaît très insuffisante au regard des besoins des populations. Dans cette lecture, il faut comprendre que, depuis le début des années 1980, à la faveur de prêts accordés par la Banque mondiale, la dette constitue une part importante du budget de l’économie des pays africains. Avec des taux d’intérêts allant jusqu’à 18 %, certains pays sont parfois contraints de cesser leurs remboursements. C’est à ce moment que le Fonds Monétaire International intervient : il accepte de leur prêter l’argent nécessaire pour rembourser. Ceci, à la condition, bien sûr, qu’ils se conforment aux politiques recommandées par les experts internationaux.

Pour les opposants à cette politique économique, elle est vécue comme imposée et correspond à un schéma libéral inacceptable. D’après le sociologue Alexis Moréno, cette politique organise les conditions d’abandon des subventions publiques aux produits et services de première nécessité. Elle baisse drastiquement les budgets sociaux « non- productifs » (santé, éducation, subventions aux produits de base). Elle organise aussi la dévaluation de la monnaie locale. Au nom de l’impératif économique et gestionnaire, les conséquences sociales de ces politiques se révèlent souvent dramatiques pour les populations.

En communication, pour attirer l’attention d’un public, rappelons qu’il est intéressant de faire référence à ses préoccupations. Or, si nous savons que les préoccupations des populations peuvent être d’ordre social, il apparaît évident que le contexte économique dans lequel elles évoluent est important.

Dans ce chapitre, nous avons relevé un certain nombre d’éléments sur lesquels nous fonderons des hypothèses qui déterminent les difficultés  économiques  rencontrées par le public d’Afrique de l’Ouest francophone. Ce matériel pourra ensuite être utilisé afin d’évoquer les problématiques communes rencontrées par les populations. Dans une communication, ces hypothèses, bien utilisées, pourront ainsi éveiller l’attention des publics.

 
De formidables potentialités de développement

Pour un Occidental, être pauvre en Afrique cela se traduit par le fait de ne pas avoir un toit pour soi, ni bien sûr d’accès à l’eau ou à l’électricité. Cela signifie ne manger qu’un repas par jour cuisiné presque exclusivement de manioc, de banane plantin, de riz ou d’attiéké. Être pauvre ici, cela signifie ne pas avoir accès aux (rares) infrastructures d’éducation ou de santé, ne pas pouvoir se faire soigner.

À l’échelle internationale, cette pauvreté-là est mesu- rée par différents indices comme le RNB(90), l’IDH(91)  ou autres logarithmes mathématiques compliqués  élaborés par des économistes consciencieux. Ainsi, selon ces différents indices, en 2013(92) comme les années précédentes, les populations du Burkina Faso, du Mali, du Niger et du Togo figurent parmi les plus pauvres de la planète. Quant à celles du Bénin, de la Côte d’Ivoire et du Sénégal, elles créent un tout petit peu plus de richesses que leurs voisines, tout en restant loin derrière les dernières nations européennes. D’ailleurs, il n’y a qu’en Côte d’Ivoire qu’un salaire minimum a été instauré. En novembre 2013, il passait de 36000 F CFA à 90000 F CFA. Dans cette lecture, il est important de comprendre que la plus grande majorité des outils de production n’appartient pas aux Africains.

Mais attention cependant : le mot « pauvre » n’a pas la même teinte en Occident et sur le continent noir. En Occident, la pauvreté se base sur l’évaluation de biens maté- riels : les terrains, les maisons, les voitures... Tandis qu’ici, il se base davantage sur les valeurs humaines : la famille, les amis de la famille, le groupe... C’est bien simple, en vingt ans d’Afrique, je n’ai jamais entendu un Africain me dire : « mon pays est pauvre ». Ici, la richesse se mesure en termes de relations humaines, de solidarité, d’espoir, d’humanité. Mais pas seulement. D’ailleurs, l’ancien président malien A. T. Touré l’a bien expliqué au maire de Montreuil en 2007 en lui répondant « Le Mali n’est pas un pays pauvre monsieur le maire(93)». Le maire venait d’introduire son discours en soulignant la pauvreté économique du Mali.

Et l’ancien président Touré n’est pas le seul à penser ainsi. De plus en plus de spécialistes avancent que l’Afrique

est potentiellement le continent le plus riche de la planète : sa jeunesse, ses minerais, mais aussi sa démographie ou sa croissance en font un terrain très favorable à la création de richesses.

À ce propos, l’ancien directeur général de l’Agence Française de Développement, Jean-Michel Séverino, indiquait en 2010(94) qu’« il faudrait beaucoup de mauvaise volonté pour que le continent n’enregistre pas au   moins 5 % de croissance par an ». Le tableau n’est donc pas si alarmant car l’Afrique francophone, ces dernières années, affiche des taux de croissance enthousiastes. On peut égale- ment relever que l’économie de l’Afrique    subsaharienne a été faiblement impactée par la crise financière internationale, ce qui est plutôt positif. Encore, de nombreux rapports font état de progressions encourageantes(95) depuis la dernière décennie, dans de nombreux domaines. Le secteur des TIC(96), particulièrement, contribue  fortement à cette nouvelle croissance.

Ainsi, même s’il ne faut pas se voiler la face sur l’am- pleur du travail restant à accomplir,  on  observe  peu à peu que les afro-pessimistes s’effacent face à l’émergence d’afro-optimistes. Le ton a changé. « L’Afrique va bien » comme le démontre Mathias Léridon(97) dans son ouvrage du même titre consacré aux potentiels économiques africains. De nombreux spécialistes de tous bords, des économistes chevronnés ou des statisticiens aguerris, des politiques professionnels ou des apprenants, se rejoignent dans cette idée : l’Afrique présente un potentiel économique exponentiel. Rien d’étonnant lorsque  l’on  sait qu’en 2050, près de 25 % de la population mondiale sera d’origine africaine(98) ! Ceci, sans compter que les plus grands cabinets internationaux avancent que la part des investissements directs à l’étranger (IDE) destinés à l’Afrique est en augmentation depuis 5 ans : elle est passée de 3,2 % en 2007, à 5,6 % en 2012(99). On sait pourtant que les investissements des pays développés à destination de l’Afrique ont chuté de 20 %. Dans ce contexte, les pays émergents prennent le relais : leurs investissements en Afrique ont augmenté de plus de 21 % depuis 2007. Parmi eux, les plus grands investisseurs sont l’Inde (237 projets), l’Afrique du Sud (235 projets) et la Chine (152 projets)(100).

Un dernier exemple de cet afro-optimisme : Matthieu Pigasse(101). En 2012, le dirigeant de la banque Lazard expliquait dans un entretien télévisé que « l’Afrique est le nouvel Eldorado de demain »(102).

J’ai toujours eu foi en cette formidable potentialité.

 

Des paysans d'un côté, des richesses de l'autre

L’Afrique de l’Ouest francophone est paysanne. Elle est agropastorale, elle vit des métiers de la terre et de l’eau. Elle est proche de la nature ! En effet, jusqu’à 90 % de sa population active tire ses revenus du secteur primaire ; les statistiques, sur ce point, sont formelles(104). Elles sont également sans équivoque quant aux richesses créées par ces métiers : les paysans gagneraient jusqu’à dix fois moins que les agents de service télécom et jusqu’à cinq fois moins qu’un agent industriel.

 

Autant dire que les exploitants de la terre et de l’eau sont, dans cette partie du monde aussi, sûrement  quelque peu désabusés. Sur le terrain, ces inégalités se traduisent par une évidente désertification des campagnes par les jeunes. De plus en plus, cette jeunesse manque d’intérêt pour les métiers de la terre et de l’eau, lesquels sont fatigants et peu rémunérateurs. Cette jeunesse préfère, selon toute apparence, les métiers des villes. Peut-être parce qu’ils nourrissent l’illusion de la modernité ?

Quant à ces travailleurs agropastoraux des statistiques, ils constituent le cœur de cible de toute communication grand public en Afrique de l’Ouest. Ils sont les actifs les plus nombreux, certainement les plus difficiles à atteindre. On les trouve dans les campagnes, mais aussi en zone urbaine : en ville, ce sont surtout des femmes qui vont faire pousser des tomates ou des choux sur de petites parcelles de terrains libres. En zones rurales, ce sont elles également qui vont chercher l’eau. Elles parcourent parfois plusieurs kilo- mètres pour remplir leurs bidons qu’elles charrient sur des ânes, ou sur leurs épaules. Quant aux hommes de la ville et de la campagne, eux, ils se chargent traditionnellement du bétail, de la chasse ou de la pêche.

Attention cependant : la nette prépondérance de ces métiers ne doit pas nous faire oublier les autres secteurs d’activité. En effet, les secteurs secondaires et tertiaires, s’ils pourvoient moins d’emplois,  créent  beaucoup plus de richesses officielles ! Par exemple, en 2013, les métiers liés aux services et aux TIC constituaient jusqu’à 60 % du Revenu national brut (RNB) de certains de ces pays. 60 % du RNB, c’est énorme, surtout lorsque l’on sait que ce secteur tertiaire emploie moins de 15 % de la population active.

Quant au secteur secondaire, celui de l’industrie, il reste celui qui fournit le moins de travail : seulement 5 à 8 % de la population active y évolue, selon les territoires. Il figure pourtant parmi les secteurs les plus rémunérateurs.

On remarque aussi que moins d’un tiers de la population active est salariée. Les deux autres tiers, soit la majorité des travailleurs, ne sont pas déclarés. Nous analysons leurs préoccupations dans le chapitre suivant. Quant à ces personnes salariées, elles sont confrontées à des problématiques sans doute plus nuancées que celles de leurs confrères de l’informel. Aussi attardons-nous encore un peu sur leurs caractéristiques communes.

Dans toute la zone, on observe que près d’un tiers de ces salariés sont fonctionnaires, ou du moins payés par l’État. Le secteur privé formel, lui, emploie tous les autres salariés. Cette homogénéité entre les États se caractérise égale- ment par des salaires moyens presque identiques d’un État à l’autre. Ceci, même s’il apparaît que la Côte d’Ivoire et le Sénégal semblent mieux payer leurs employés.

Enfin, comme à peu près partout dans le monde, on note que le salaire moyen est un peu plus important en ville qu’en campagne. Autre inégalité relevée dans l’analyse de ces salaires : les femmes gagnent en moyenne moitié moins que les hommes, tout en travaillant davantage(105). Moitié moins. C’est presque effrayant ! Mais, pour autant, est-ce que cela constitue une préoccupation immédiate des salariées en Afrique ? Rien n’est moins sûr... Il semble que dans le présent, les femmes aient d’autres soucis que celui de l’égalité des salaires...

Sources et notes de l'auteur

90. Le Revenu National Brut est un indice assez proche du produit national brut (PNB). Il correspond à la somme des revenus (salaires et revenus financiers) perçus, pendant une période donnée, par les agents économiques d’une même nationalité (Source :Wikipédia).

91. L’indice de développement humain (IDH) est un indice statistique composite, créé par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) en 1990 pour évaluer le niveau de développement humain des pays du monde. L’IDH se fonde sur trois critères majeurs : l’espé- rance de vie à la naissance, le niveau d’éducation, et le niveau de vie (Source :Wikipédia).

92. www.worldbank.org consulté en 2013.

93. Discours du président du Mali, Amadou Toumani Touré, à la mairie de Montreuil en 2007.

94. Séverino J.-M., Entretien Challenges, Paris, juin 2010.

95. Conjoncture économique dans les pays de l’UEMOA, BCEAO, 2006.

96. TIC est l’acronyme deTechnologies de l’information et de la communication.

97. Leridon M., L’Afrique va bien, Paris, Nouveaux débats publics, 2010.

98. Victor Jean-Christophe, réalisateur, Alain Jomier, producteur : ARTE France – Dessous des Cartes – Afrique, zones de croissance, 2013.

99. EY, « Africa attractiveness survey 2013 », http://www.ey.com consulté en septembre 2013.

100. Ibid

101. Matthieu Pigasse est également le dirigeant du journal Les Inrockuptibles et coactionnaire du journal Le Monde.

L’invité,TV5 Monde, publié sur Youtube le 27 septembre 2012

104. Au Burkina Faso et au Niger, plus de 90 % des actifs vivent de l’agriculture, de la pêche, des mines ou de l’élevage. Au Bénin, au Mali et au Sénégal, ils sont environ 75 % à tirer leurs revenus des métiers de la terre et de l’eau. Au Togo et en Côte d’Ivoire, un peu plus des deux tiers de la population est active dans ce secteur primaire.

105. Brilleau A., Roubaud F., et Torelli C., Afristat, 2005.

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